Trois poèmes de Philippe Planchais.

 

 

 

La bouche et la rousse

 

 

C’est peut-être quelque part.

Quelque part où il y a toujours un homme avec son ventre qui attend.

Quelque part où il y a toujours un homme avec un verre à remplir,

où il y a toujours une femme à remplir.

La rousse lui fait de l’œil à la table d’à côté.

La rousse et son ventre à remplir.

Les rousses, les brunes, les blondes il les aborde après deux ou trois verres, après son regard.

Sa bouche les déborde avec deux ou trois mots.

Sa bouche déborde toujours un peu de son verre.

La rousse se rapproche après deux ou trois mots, après deux ou trois verres.

La rousse avec sa bouche.

C’est dans son verre ses chagrins et sur le bord les remords.

C’est derrière ses yeux.

Encore deux ou trois verres, encore deux ou trois rires et sa bouche fait des vagues, divague, décale.

« Il y a tant de beauté saccagée !» C’est ce qu’il dit.

Alors la rousse rit très fort puisqu’elle ne comprend pas bien, puisqu’elle a un peu peur.

Il se rappelle :  il y a toujours un ventre de femme à remplir.

Encore et encore deux ou trois verres et il s’emmêle les pieds dans la bouche, alors il parle de travers, il est déjà en dehors, saccadé, ravagé, à côté.

Avec ses grosses mains il cherche le cul de la rousse. Puis avec sa bouche il trébuche et cherche juste un peu de répit.

Pourquoi baise-t-il toujours des garces ou des pauvres filles ?

Pourquoi la lune baisse-t-elle toujours les yeux quand il regarde le ciel ?

Après, c’est toujours après, sa vie perdue.

Sa bouche sent encore le roussi, sa bouche sent encore le corps de cette rousse.

Encore deux ou trois verres et il aura oublié son goût.

C’est peut-être quelque part, quelque part après deux ou trois morts qu’il se souviendra de sa bouche et des yeux de la lune rousse.

 

 

 

 

 

Tout petit dans son trou

 

 

Il est tout petit dans son trou.

Il n’a pas de route, pas de chemin, pas d’ordre du jour, pas de trace lumineuse.

Il a juste son trou, avec des silences dont il remplit sa bouche.

Il n’ouvre plus les bras, il se tait. Il sourit sans éclats.

Il est terne, en berne, externe à la vie.

Il est interne, intérieur, creux, creusé, béant, vidé.

M, c’est pour cela qu’il est méchant, médisant, médiocre, mesquin, méprisant.

Aime, c’est pour cela qu’il n’est pas l’aimé, pas le chéri ni l’adoré.

C’est pour cela qu’il reste au fond de son trou, sans caresse, sans regard, sans baiser. C’est pour cela qu’il reste dans son tort.

M, malheureux, c’est aussi pour cela qu’il tord son trou au bout de sa chaîne.

Pour cela qu’il aimerait tordre le cou, trouer des corps à tort et à travers, avec un grand truc, avec de grands crocs.

Mais il se sent carcasse, omoplate, os coupant, os rampant, os rongé, friable, ravagé.

Il se sent oppressé, hémophile, saigné à blanc, émotif.

Il ne sait pas le dire, il se sent juste avec sa grande déchirure du milieu qui l’arrache sur toute sa longueur, sur toute sa largeur, dans toute sa profondeur, sur l’immensité.

Parfois quelqu’un de bien vient sur le bord de son trou, sur les bords de son être.

Il ne sait pas quoi faire. Il voudrait aimer, mais il déteste !

Il a peur que quelqu’un vienne marcher sur son cœur.

Alors il fait le malin, il fait le quelqu’un d’autre, il fait dans son froc, il fait peine à voir. Il est tout petit dans son petit trou.

 

 

 

 

Eclat du soleil

 

 

J’ai pas pêché poisson, ni mer, ni plage, ni océan.

J’ai pas pêcho gentil, non plus, non plus.

Quand je suis arrivé, la bonne fée c’était déjà barrée.

J’avais plus rien au bout du fil, qu’un vieux bout de ciel racorni. C’était pour moi.

J’avais pêché l’hameçon, au fond de ma gorge, j’avais pêcho poison.

Ma pauv’mère c’est vite rendu compte que j’avais les dents pourries à force de bouffer

son amertume. J’srais jamais son chérubin chéri avec sourire et tout, jamais sourire, jamais mes bras vers elle, jamais un mot.

Eclat du soleil, elle a préféré se jeter ailleurs…

Mon père me l’a bien fait payer, à grands coups de rage, à grands coups, répétition, toujours. Répétition, encore.

J’avais la peau vermeil à force, au fil des saisons. Répétition.

J’étais presque arc-en-ciel, parfois de la tête aux pieds s’il s’appliquait un peu.

Eclat de verre. Il a bouffé toutes ses bouteilles, avalées encore et encore, ça lui est resté au fond de la gorge. Poison, étouffé !

Eclat du soleil, me voilà sans p’a, sans m’an avec ma part de destin pourri bien au fond de mes poches.

J’étais comme un orage, j’étais comme le tonnerre.

Je voyais bien que les autres avaient peur.

J’étais clameur et ventre affamé.

J’avais appris a bien recevoir, solitaire, à bien faire le dos, le rond, le mort, le dos solitaire. J’avais appris à ne plus rien, trop appauvri.

Il me fallait maintenant redonner à toute allure, toute cette fièvre.

Mon ventre brûlait des destins obscurs.

J’allongeais les mecs pour me faire leur peau.

J’allongeais les meufs pour trouer leur peau.

J’allongeais juste ma route.

Je bouffais tous les cailloux, les pierres et les couleuvres en dessous, j’avalais le feu.

Eclat du soleil. Quelque chose m’éraillait, quelque chose me puisait au fond.

Qui donc me ramènera à la surface ?

Qui donc me laissera un peu tranquille ?

Qui donc ?…. Eclat du soleil.