Quelques poèmes enfermés

Philippe Planchais

 

Juste bien

 

 

Allongés, nos bras sur l’herbe douce,

j’ai la tête au creux, là, juste bien.

Allongés, j’ai la tête au bord de tes lèvres.

J’ai au creux de ta langue le goût de la fin de l’été.

Tes bras dans mes bras sur l’herbe et sur nos bouches,

l’été qui s’étire, allongé, l’été qui s’endort.

J’ai la vision exacte de ton sourire entre mes bras.

Ton sourire et puis le ciel qui dévire.

Quelque part entre le souffle et l’absence, quelque chose s’effondre.

Les collines autour, les nuages qui me tournent le dos.

Une ombre sur ma bouche m’empêche de dire ton nom, l’été devient froid.

D’ailleurs c’est étrange ce soleil qui s’échappe,

ce soleil en morceaux autour de nous.

Plus jamais, c’est comme une chute infinie.

Je sais que tu m’appelles mais je ne sens plus tes mains.

Tu m’appelles et je ne sais plus mon nom.

A moins que ça ne soit…. Encore !

Un beau jour pour partir, allongé, oublié, juste bien.

 

 

Mur

 

 

Mur, mur, mur, murmure.

Un fruit mûr, un homme mûr, poussent le mur.

Un arbre mort, un homme mort, poussent la mort.

Une eau pure, un cœur pur , passent la mort, sautent le mur.

Un champ vide, un corps vide, passent leur tour.

Le tour du mur, le trou des morts.

Un vide pur, mûr à point, mûr à mort passe au loin.

 

 

Table rase

 

 

Chaque nuit je m’expose, toutes les nuits me décomposent.

Chaque matin je quitte mes impasses et je refais surface.

Chaque jour.

Raser la table, puis raser les murs, puis raser la figure.

Ensuite manger la table, manger les murs et manger la figure.

Ainsi sans figure être un imposteur. Ainsi perdre son visage.

Sur ce vide naissant, imposer les mains, dévisager son envergure.

Puis échapper à ses étreintes, couper ses mains, couper les liens.

Vider le sens du vide dans le couloir, saigner le vide à blanc, le traîner.

Alors vider la vie dans la baignoire.

Alors vider la mort dans la baignoire.

Alors l’air de rien ranger les murs.

Finalement laver la table.

 

 

Les chaises vont trop vite.

 

 

Aujourd’hui n’est pas le jour du dimanche d’entre les lignes.

Je ne voulais pas vous dire que les chaises allaient trop vite.

Mais c’est dit! Les chaises vont trop vite derrière mon dos.

Quand aux murs, mes amis,

ils chuchotent au fond du couloir ouvert en deux.

Je les apprends parfois.

Ils me jettent des regards exténués,

comme si ma peau s’était décollée au dos de leur papier fané.

Tiens au fait, c’est jour de fête car j’ai mangé ma main.

Oui, je l’ai mangée ce matin avec mon chagrin.

Mais mon chagrin il m’en reste encore,

 il en reste encore bien assez pour demain.

Le docteur dit que je souffre d’un délire de percussion.

Mais il se perd comme n’importe lequel !

D’ailleurs je suis navré,

navré d’un délire de précision dont je ne voulais pas.

Je ne voulais pas vous perdre,

alors navré de ne pas vous sauver de ce jour de fête.

 

 

Petits soleils

 

 

C’est ce froissement

Le vent qui ne souffle pas

Mon cœur qui se tait

 

Au feu de ta bouche

Qui laisse dans mes bras nus

Le vent soupirer

 

Si j’étais amer

Peau très douce sur ta langue

Recracherais-tu ?

 

Lèvres timides

Et le soleil qui s’ouvre

Source sous nos langues

 

Un soleil trop grand

Déborde de tes yeux clos

Caresse immobile

 

Parti et soudain

Comme j’étais ailleurs que moi

J’ai fermé les yeux

 

Demain le soleil

Aura perdu toute ombre

De nos mains heureuses

 

Cette ombre qui passe

Nue sous le pli de la nuit

Une trace d’oubli

 

 

Un battement

 

le lecteur : « à gauche en sortant de l’ascenseur, il y a mon cœur. »

l’auteur : « C’est écrit : il y a un cœur. Relis encore une fois. »

le lecteur : « A gauche en sortant de l’auteur, il y a un cœur. »

l’auteur : « Sois attentif ! c’est écrit : l’auteur a un cœur. Allez recommence. »

le lecteur : « L’auteur a un haut le cœur en sortant du texte. »

l’auteur : « Non ! Non ! Ne sort pas de la feuille, reste là. C’est écrit : en sortant du texte, l’auteur perd son cœur. Relis encore. »

le lecteur : « Au delà de la page, il n’y a plus de cœur. »

l’auteur : « C’est écrit : au delà de cette feuille, il n’y a plus d’auteur. Pourquoi tu parles encore de ton cœur? Fais attention ! Allez reprends. »

le lecteur : « Au delà de l’auteur battent d’autres cœurs. »

« Au delà des cœurs battent d’autres limites. »

« Au delà des limites battent… »

l’auteur : « Stop ! tu vas trop vite, tu sors du texte. »

« C’est écrit : l’auteur s’arrête »

« C’est écrit : le texte s’arrête »

« C’est écrit : le lecteur s’arrête »

« C’est écrit : le cœur s’arrête !»

 

 

La toute première chaleur

 

 

Flotter ! Dans la toute première chaleur, la belle chaleur tout contre, tout contre animal, blottir la maman, l’animal de maman chaleur.

Au centre de maman, rester dans le tout dedans qui le ventre. Rester au bord de dedans, au dedans de la terre de maman. Dormir encore le monde de maman avant de partir de tout contre. Avant de quitter le corps de la terre si bonne, si bonne de pleine chaleur de partout. Garder le temps chaleur, bercer le temps de maman.

Un jour, défaire un peu. Défaire un peu de toute la tête d’abord. Toute la tête dehors en premier, pour le sentir ailleurs, pour le sentir le ailleurs du monde. Défaire, mais c’est déjà trop prés du froid. Mais c’est penché déjà un peu trop tout entier, penché un peu trop de partir.

Mais c’est déjà trop partir, trop pour toujours. Mais alors ça affole, ça affole comme le froid qui entre le dedans et dehors et encore de partout !

Ça affole de partout le cœur dans la tête aussi. Ça affole le monde.

Et puis c’est perdu. C’est comme alors perdu le monde.

Ça, le cœur, le monde, l’animal de maman, c’est tout perdu !

Perdu c’est dans la gorge. Perdu c’est comme tout petit. C’est comme sans le monde. Soudain tout le vide d’ailleurs c’est dans la gorge. Tout le vide ailleurs que maman dedans.

Quelque part bien en soi, oublier la toute première chaleur.